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16/08/2011

À BORD DU TITANIC ...

Rodolphe scenariste Les humeurs de rodolphe quadrichromie.jpg
(LES PETITS MIQUETS BOIVENT LA TASSE / 2)
Suite au papier d'humeur, LES PETITS MIQUETS BOIVENT LA TASSE publié sur ce blog il y a quelques semaines, les réactions ont été nombreuses et contrastées.
Il est vrai que pour jauger de la dégringolade d'une situation d'une activité ou d'une discipline, encore faut-il avoir été présent sur les lieux un certain temps auparavant.
Et c'est là -en plus des places assises qu'on vous laisse dans les transports, le privilège d'un certain âge.
Alors, façon Oncle Paul, j'explique pour les plus jeunes:


Il y a 30 ou 40 ans, les auteurs de BD (scénaristes inclus) étaient assimilés aux dessinateurs de presse et donc aux journalistes.
Il est vrai que notre activité s'exercait avant tout dans les pages des journaux (Tintin, Spirou, Pif, Pilote, Mickey, plus tard A Suivre, Metal, Circus, l'Echo des Savanes, Fluide Glacial, Charlie etc).
Comme tels nous disposions alors des avantages accordés aux journalistes : carte de presse, fiches de paye, sécu, congés payés, I3eme mois.
Dans un second temps, si le matériel publié dans les revues donnait lieu à un album nous touchions sur celui-ci des droits d'auteurs (entre 8 et 10%) à compter du premier album vendu. Précisons que dans les années 70 ou 80 la vente moyenne des albums devait se situer dans les 15.000 exemplaires et qu'il n'était pas rare de voir un premier album se vendre à 20 ou 25.000...

Acte 2 .
Les journaux disparaissent les uns aprés les autres. Pourquoi? Parce que les lecteurs de BD sachant que leurs bandes préférées sortiront aprés coup en album, boudent le journal et attendent l'album! Logique... Mais injouable pour l'éditeur qui lassé de perdre de l'argent sur chaque numéro finit par arréter son magazine. Dans un premier temps, pour ne pas trop pénaliser ses auteurs, l'éditeur continue à les payer à la page, comme si le journal était encore là.
Mais bientôt ce n'est plus jouable, et l'éditeur transforme cette somme en "a-valoir" sur l'album (comme il est fait depuis toujours en littérature).
Comment cet a-valoir est calculé? Grosso-modo en anticipant sur les ventes probables de l'album.
Un titre qui se vendra pense-t-on à 20.000 exemplaires générera -à raison d'1 euro par album- 20.000 euros de droits. Redivisé par 46 pages, l'auteur (scénariste & dessinateur & coloriste) touchera donc un peu plus de 400 euros par page.

Acte 3
Comme je l'expliquais dans l'article précédent, la surproduction actuelle amène une corrosion terrible des ventes. On parle d'une vente moyenne non plus de 12 ou 15.000 mais de 3 ou 4000 exemplaires par titre (celle-ci incluant les best sellers!) Reprennez mon calcul: estimation de ventes 4000 exemplaires X 1euro = 4000 euros. C'est à dire 80 euros la page. Toujours à se partager. Résultat, les auteurs ne peuvent plus en vivre. Et si animés d'une passion dévorante pour notre "9éme Art" , ils persistent néanmoins à écrire et dessiner, ils ne peuvent le faire que comme une activité secondaire, non lucrative (ou peu) à placer dans les marges d'un job sérieux, façon prof ou fonctionnaire...

Ce n'est la BD qui va mourir, c'est le METIER d'auteur de BD qui va disparaitre
Nuance d'importance! ...Pour les lecteurs, certes, mais surtout pour les intéressés!


Rodolphe

Commentaires

Très bonne analyse qui a le mérite du recul d'une véritable expérience et de l'absence de langue de bois. J'en suis malheureusement une preuve actuelle et "vivante".

Écrit par : CHAVANT | 02/09/2011

Je remplacerais bien l'image du titanic par celle de l'arche de Noé.
La tendance du système économique dans lequel on vit (et quelque soit le domaine professionnel) est fait de telle sorte que les écarts se creusent. En gros moins de riches (personnes ou sociétés) mais de plus en plus riches et plus de pauvres (personnes ou sociétés) de plus en plus pauvres. Le commerce des arts (musique, cinéma,littérature...) se construit comme le reste des industries: sur les ''blocs busters'' dont on reprend volontiers les recettes et les codes pour tenter d'en reproduire. Il faut occuper tout le terrain. La production est toujours croissante, pourtant il y a de moins en moins de diversité.
Le monde est en train de construire une arche, un bateau qui ne contiendra que quelques personnes qui regarderont les millions d'autres se noyer. La BD n'échappe malheureusement pas à cette tendance.

Écrit par : arthur qwak | 03/09/2011

Tout ceci est vrai.
Mais ce sont des généralités qui s'appliquent peut-être à la BD , mais surtout à l'ensemble du monde, culturel ou non.

Ce dont on parle içi c'est de la situation qui aujourd'hui
(et demain?) est faite aux auteurs de BD.
Et là il y a des raisons infiniment plus précises et tangibles comme
la disparition de la presse spécialisée puis l'afflux inconsidéré de nouveaux auteurs (parfois trés talentueux )et
la surproduction (savamment orchestrée par certains éditeurs qui veulent faire du chiffre ou prendre du linéaire!)
qui en découle.

L'arche de Noé, ceux qui sont restés sur le quai s'en foutent: leur affaire est de survivre sur les rives. C'est pas leur truc...
Moi je parle d'un bateau à bord duquel les auteurs BD sont tous embarqués,
et qui via le surnombre d'embarqués et le sur-poids généré
s'apprête benoîtement à couler...
Je persiste et signe...
Y aura pas de canots pour tout le monde.
Le Titanic, oui...

Écrit par : Rodolphe | 04/09/2011

Très bon article! Intéressant et qui a le mérite d'expliquer clairement la situation.

Par contre, dans les éléments qui explique l'érosion des ventes, je pense qu'il serait vraiment obligatoire de parler du prix des BDs!
Car pour la plupart des français, c'était déjà un loisir "de luxe" que de s'en payer il y a 10ans.
Mais de nos jours, c'est vraiment devenu impossible!

Quand on voit que pour le même nombre de pages, et pour aucune raison, les bds des grands éditeurs (delcourt, soleil &cie) sont passés progressivement de 12,5€ à quasiment 14€ (voire un peu plus pour certains titres). C'est devenu intenable pour un foyer moyen.

Je suis un très grand fan de bd, qui en achète depuis toujours. Mais maintenant, avec la situation actuelle (entre une économie en berne et des prix qui flambe pour rien), même moi, je n'en achète presque plus.

La rémunération des artistes est un point primordiale. Mais si les éditeurs arrêtaient de saigner leurs clients, peut-être que le métier ne disparaîtrait pas.

Écrit par : Slaine | 25/05/2012

avant les éditeurs étaient des éleveurs. Ils veillaient jalousement sur leur poulains, les élevaient sous la mère et espéraient fabriquer un crack ou deux. C'était familial et bon enfant.
Aujourd'hui les éditeurs sont des agriculteurs qui sèment des milliers de graines sur tout type de terrain. l'année suivante, ils regardent celles qui ont germé et les arrosent abondamment. C'est plus industriel et plus sauvage.

Plus sérieusement, il faut je pense faire la différence entre les albums de commandes (aux conditions financières légitimement négociables par des regroupements d'auteurs) et les projets d'auteurs qui resteront encore longtemps soumis à l'offre et à la demande.

Beaucoup d'albums de BD soit disant "d'auteur" sont des albums de commande.
L'éditeur veut publier des albums de commande au prix des albums d'auteurs et les auteurs veulent faire publier des albums d'auteurs au prix des albums de commande...

Écrit par : Joseph Béhé | 25/05/2012

Très bonne analyse ! CQFD !
Hélas, c'est bien le métier de "dessinateur d'albums bd" qui est en péril économique. Retour de baton d'une politique de surproduction et d'abandon de la presse spécialisée.
On aimerait connaitre l'acte 4: les rayons BD qui ne proposent plus que du manga, une réduction draconienne du nombre de titres, des cursus de dessinateurs BD qui ferment dans les écoles de graphisme... un recours à de petites mains indiennes, chinoises, pour dessiner spirou ?... une bonne grosse manif coup de gueule des auteurs à Angoulème ? ... difficile de se projeter dans un avenir aussi incertain.

Une solution serait de voir la BD de presse (magazines, journaux) revenir de nouveau: plus souple, auteurs mieux considérés, statut plus avantageux... Malheureusement quand on voit comment Pif Gadget s'est sabordé en 2009, quand on voit le contenu débile genre prime time m6 de spirou, le naufrage artistique de fluide Glacial, c'est à se demander ...

Écrit par : tom | 25/05/2012

Le ratio d'un gros éditeur, c'est 1 titre qui fonctionne, contre 10 qui ne fonctionnent pas. Le titres qui fonctionnent génèrent du cash pour payer ceux qui ne fonctionnent pas. Des centaines et des centaines de titres arrivent tous les mois dans les rayons de la FNAC et autres, et comme pour la nature, il y a une sélection naturelle qui s'opère: s'en sortent les grosses machines commerciales, et les titres de qualité qui fonctionnent le plus souvent par le bouche à oreille. C'est la loi de l'offre et de la demande dans son plus simple appareil. Et les grosse machines commerciales, qu'on aime tant conspuer (moi le premier), servent bien souvent à financer des vrais projets d'auteurs.

J'ai toujours eu horreur du discours basique des "éditeurs méchants" contre les "auteurs gentils". Si vous trouvez que votre éditeur est mué par le profit plutôt que par la passion, rien ne vous empêche d'en changer. Il existe encore des passionnés dans le métier. Et que je sache, un auteur signe un contrat avant de s'engager avec un éditeur. Si le minimum garanti ne le convainc pas, il peut refuser, et aller voir ailleurs. Si le projet est de qualité, nulle doute qu'il trouvera acquéreur.

Écrit par : 777RUN | 26/05/2012

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