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01/11/2012

ACCUSÉS, LEVEZ-VOUS!...

Le 22 octobre dernier, RODOLPHE, son co-auteur LOUIS ALLOING et leur éditeur GUY DELCOURT recevaient, par huissier de justice, une assignation à comparaître, assignation en référé demandée par la société Dargaud et le Studio E.P.Jacobs.
L'objet du délit (?) la couverture de la biographie dessinée du père de Blake et Mortimer, intitulée "LA MARQUE JACOBS, UNE VIE EN BANDE DESSINEE".
La demande formulée : que le livre, tel qu'annoncé, soit interdit de vente.

Rodolphe scenariste la marque JACOBS centre belge de la bande dessinée CBBD Delcourt éditeur.jpg


Avant-hier, la décision de justice a été rendue, déboutant les éditions Dargaud de leur demande, réfutant point par point tous les arguments avancés pour légitimer cette demande et permettant donc à "LA MARQUE JACOBS, une vie en bande dessinée" d'être commercialisée comme prévue!

Ces derniers jours, auteurs comme éditeurs ont été amenés à s'exprimer sur le sujet et des commentaires de toutes sortes ont été formulés.
Pour remettre les choses un peu à-plat et donner un éclairage autre sur l'affaire, nous reprenons ici une interview de RODOLPHE (par François Segard) réalisée hier (31 octobre) à Bruxelles.

-"Quel est votre état d'esprit, suite au rendu du tribunal? Du soulagement?"
-" Oui, bien sûr... Mais en même temps, persiste une grande tristesse... Dargaud est quoiqu'il en soit mon éditeur principal.
Sous son label, j'ai dû publier une cinquantaine de titres. Qu'il m'assigne à comparaître, qu'il m'envoie des huissiers de justice, sans même prendre la peine de donner un petit coup de fil, me semble inouï, impensable, monstrueux! On n'est pas des bêtes!
Nous étions même plutôt des amis que je sache! Du reste, ce n'est même pas à l'amitié que je fais appel, mais à la correction: prévenir un auteur qu'on intente un procés contre lui, me semble représenter une politesse , une courtoisie élémentaire..."

-"On sent chez vous une forme de colère?..."
-"Surtout de la tristesse!..."...

-"Peut-être Dargaud vous fait-il le grief inverse: pourquoi ne pas les avoir prévenus de la mise en route de l'ouvrage?
-"Pour éviter toute interférence. Lorsqu'on est au coeur d'un processus créatif, les commentaires, les remarques, les suggestions sont pernicieuses car elles peuvent vous détourner de votre fil conducteur initial et de vous dévier de votre centre de gravité.
J'ai donc délibérément choisi de ne parler de ce projet à personne, ni à Dargaud, ni aux "Amis de Jacobs" (qui sont néanmoins mes amis) ni même à Viviane Quittelier, la petite fille de Jacobs, avec qui j'entretiens des relations chaleureuses. Quoiqu'il en soit, je n'avais aucune obligation à en informer quiconque: personne ne détient les droits sur la vie de qui que ce soit!
Les éditions Delcourt ne tenaient pas non plus à communiquer longtemps en amont et celà me semblait sage. Depuis quand les éditeurs s'échangent-ils des infos sur leurs projets respectifs?

-Vous auriez pu proposer le projet directement à Dargaud? Pourquoi ne pas l'avoir fait?
-Pour être libre. La fondation Jacobs et autres "gardiens du temple" (et du biseness) auraient certainement voulu tout surveiller, tout relire, mettre leur nez et leur grain de sel dans mon travail. Et celà était absolument hors de question.
Et puis rien ne prouve que j'aurais pu le mener à bien. Bien sûr ils ne pouvaient que trouver l'idée excellente, mais rien ne les empéchait de refuser le projet tout en gardant l'idée et de refiler le bébé à quelque petite main docile...
Cette "Marque Jacobs" est notre vision à Louis Alloing et moi de la vie de Jacobs. Elle n'a reçu aucun sceau officiel, aucune imprimatur .
C'est notre vision de la vie d'un de nos grands ainés, d'un de nos maîtres. Les lecteurs peuvent y aller sans inquiètude: c'est pas du politiquement ou de l'éditorialement correct. C'est du libre, de l'artisanat, du fait-
main. Pas de surveillant, pas de censeur (sauf pour les fautes d'orthographe!)

-On vous a accusé de faire un plagiat de Blake et Mortimer...
-Absurde! Plus qu'absurde : idiot! C'est vraiment prendre les acheteurs éventuels pour des crétins que d'imaginer qu'ils confondent un album grand format avec celui 19 X 26 de notre album (on est plus prés du "roman graphique!) Même chose de la pagination (120 pages) qui lui donne une "main" totalement différente!

-Que vous a-ton reproché, exactement?
-"Tout ! Le titre ! Le cartouche où il est placé, les mini-citations graphiques (taille demi timbre-poste) faisant référence aux personnages ou à l'univers de Jacobs. Jusqu'au fait que la couverture représente une scène de nuit! Eh oui: il faut le savoir, mais les scènes nocturnes sont copyright Blake et Mortimer!

-"Vous dites ça pour rire?
-"Pas du tout : c'est dans le document de l'assignation. Page 20. Allinéa 2.2.6. Je lis :" La couverture de l'album litigieux représente une mise en situation nocturne totalement emblématique de l'univers d'E.P.Jacobs: scène de nuit du milieu du XXéme siècle représentant des personnages bourgeois et surtout situation nocturne et pluvieuse..."
Plus loin, ils enfoncent le clou: "Ce décors n'est nullement caractéristique de la ligne claire (Hergé représentait presque toujours ses personnages de jour et par beau temps) mais constitue l'apanage de Jacobs".
Fin de citation! Hergé a inventé le jour, et Jacobs la nuit! Vaut mieux en rire, non?

-"A votre avis, pourquoi cette action en justice? Vous risquiez effectivement de créer un préjudice à la vente du nouveau Blake et Mortimer?
-Vous connaissez l'histoire du pot de fer et du pot de terre? Eh bien nous sommes le vilain pot de terre qui voulait casser le pot de fer! Blake et Mortimer est tiré à prés de 500.00 exemplaires, notre petite bio à 11.000 . Cherchez l'erreur!
Au contraire notre petit bouquin pouvait très bien, en accompagnant leur géant, générer un peu plus d'attention, de critique, bref créer un mini évènement culturel, ce que les nouveaux B et M ne représentent plus depuis longtemps!

-Au fait, pourquoi avoir voulu faire une biographie de Jacobs?
-"Parce que Louis et moi sommes des inconditionnels de Jacobs. Ce n'est certes pas pour faire un coup de fric. Contrairement à ce que d'autres doivent imaginer, l'argent ne représente pour nous qu'une
part bien limitée de l'affaire. L'essentiel c'était de rendre compte de notre admiration, de notre amour pour ce grand bonhomme...

-Vous vous êtes inspiré du principe initialisé par Bocquet et Stanislas dans leur biographie B.D d'Hergé?
-"Inspiré, non. J'ai bien sur lu et apprécié cet excellent album.
Si ces 2 livres peuvent nourrir des points communs c'est avant tout parce que leurs sujets en présentent. Ce sont là des bio d'auteurs de bande dessinée belge du 20 éme siècle, ayant tout deux habité Bruxelles et travaillé ensemble et pour les mêmes éditeurs... A propos de cet album, il faut rappeler qu'il est
justement édité chez Dargaud avec une présentation qui joue tout à fait le clin d'oeil avec les Tintin. D'ailleurs son titre véritable est "LES AVENTURES ... D'HERGE!". Pour rester dans les proverbes ,
il y a je crois une histoire de plume et de poutre, de ce qu'on ne veut pas voir chez soi mais qu'on dénonce chez le voisin?

-"Quelle réflexion globale vous inspire toute cette affaire?"
-"Que notre monde la BD est rudement en train de changer. Et vraiment pas dans le bon sens! Actionnaires, pognon, affaires, biseness, thune, ce qui mène le monde, mène aujourd'hui aussi celui de la BD! Et le facteur sensible, la part humaine ne pèsent plus trés lourd dans l'affaire! Le temps des copains, des rêves collectifs, des soirées festives s'estompe doucement mais définitivement. Parfois je repense à mes amis Jacques Lob, Jean-Claude Forest, Alain Bignon, Guy Vidal et je me demande si d'avoir tiré leur révérence avant tout ça, ne représentait pas en final une forme de sagesse!...

Rodolphe scenariste Louis Alloing la marque JACOBS Delcourt éditeur.jpg


LES DEUX VOYOUS INCRIMINES DANS L'AFFAIRE : RODOLPHE et LOUIS ALLOING
(photo de Olivier Roller)




Note : L'album " LA MARQUE JACOBS, Une vie en Bande dessinée" sera disponible en Belgique à partir de jeudi 8, et en France la semaine suivante. L'exposition concernant l'album sera visible au "Centre Belge de la Bande Dessinée" jusqu'au 9 Décembre.

Commentaires

Non seulement, c'est triste ce genre d'aventure, mais en plus c'est
fatiguant de devoir se battre contre ce genre de personnages (les représentants Dargaud) qui n'ont vraisemblablement pas grand chose à faire dans le vrai monde de la BD et qui feraient mieux de retourner dans le vrai monde où l'on s'ennuie comme dirait Olivier Rameau.

Écrit par : stibane | 02/11/2012

J'ai lu.

Traîner des auteurs dans un prétoire relève de l'intimidation.

En arriverons-nous un jour à demander une imprimatur pour exercer notre apostolat?
Et à qui?
A un comité Théodule garant des bonnes manières, gardien des bons usages, arbitre des élégances?
Et ceux qui contreviendraient seraient suppliciés en place publique ou interdits de publication, placés sur une liste noire comme aux meilleurs temps du Maccarthysme?

On marche sur la tête!

La décision rendue pourra, je le souhaite, faire jurisprudence.

Alexandre

Écrit par : Alexandre Coutelis | 02/11/2012

Très belle interview, mon cher Rodolphe. Je n'ai pas lu l'album. Il est difficile de se prononcer sur le fond. Mais au vu des éléments avancés par l'éditeur, on est loin d'un plagiat ...
La citation graphique est me semble-t-il autorisée, si on n'en abuse pas. Faire une bio dessinée de Jacobs sans représenter ses questionnements, ses rêves par rapports à ses personnages, serait impossible.

Écrit par : Nicolas Anspach | 02/11/2012

Rodolphe,
bravo pour la victoire. J'espère que vos déboires s'arrêteront là parce que c'est vraiment à désespérer de bêtise. Je partage d'autre part entièrement l'avis de Nicolas Anspach. La protection juridique de tout et n'importe quoi finira bien par étouffer toute possibilité de création et d'analyse. Et le monde appartiendra définitivement aux imbéciles et aux marchands fous
Amitiés

Écrit par : bernard | 05/11/2012

La PAILLE et la poutre, Rodolphe ! Enfin, bien content que cette lamentable affaire se termine à votre avantage.
Bise.

Écrit par : Denis Fontaine | 27/12/2012

Bonjour Denis
Oui, la poutre et la paille, la poire et la pomme, et toutes ces sortes de scoubidous! Merci de ta réaction!...Malheureusement les choses sont loin d'être aussi simples: comme cadeau de Noel, le 24 au matin, un nouvel huissier s'est présenté devant mon nid douillet. Dargaud , loin de désarmer, attaque en dommages et intérêts...

Écrit par : RODOLPHE | 28/12/2012

Les commentaires sont fermés.